4 juin 2010

Cinéma (2) : FILM SOCIALISME, de Jean-Luc Godard

Commençons par un avertissement : que celui/celle qui se rend au cinéma pour chercher un bon divertissement, simplement se changer les idées ou emballer son amoureux-euse, et bien que tous ceux là passent leur chemin ! Je suis sérieux. Si, en vous rendant au cinéma, vous espérez avoir droit à un récit ou à des personnages crédibles, alors laissez tomber car vous allez être déçus devant ce Film Socialisme. De quoi s'agit-il, en effet ? Pour rester simplement descriptif : d'une suite d'images et d'une suite de phrases récitées souvent en voix off (sans forcément de lien évident avec l'image qui l'accompagne) qui ne racontent aucune histoire linéaire. Voilà le genre de films qui demandent d'abord de "rentrer dedans", comme on dit...  et force est de reconnaître que le spectateur échoué ici par hasard risque de mettre quelques longues minutes avant de "rentrer dedans" (à supposer qu'il le fasse). Y compris le spectateur attiré par le souvenir de grands films comme Pierrot le fou... Ceci dit, celui qui aura accepté, au préalable, de se dé-saisir de ses réflexes habituels de spectateur et de vivre une expérience cinématographique à part se rendra vite compte, cependant, que, derrière l'apparente incohérence des scènes qui se succèdent se cache une trame et un propos bien plus cohérents qu'il ne paraît au premier abord, et un film extrêmement ambitieux et intéressant.
Le film se découpe en trois parties. Dans la première, nous sommes embarqués sur un bateau, en croisière sur la méditerranée (faut-il y voir une forme de référence à l'Odyssée ?). Tour à tour, le souvenir de divers hauts lieux de l'Histoire est évoqué : la Grèce et l'Egypte antique, la Palestine, Naples, Barcelone (en référence à la révolution anarchiste espagnole de 1936) et Odessa (en référence à la première révolution Russe, celle de 1905, écrasée par l'armée tsariste). Avec eux, c'est l'histoire de la civilisation européenne qui est évoquée. Les références à l'Allemagne nazie et à l'URSS sont nombreuses, elles aussi. Tel est l'arrière-fond historique très fort dans lequel Godard ancre son film. C'est d'une civilisation européenne sur le déclin que nous parle le cinéaste. Il excelle ainsi, dans cette première partie, à mettre en contraste ces souvenirs historiques marquants avec la futilité d'une civilisation supposée décadente, matérialisée ici par ces touristes en croisière et leurs activités à bord. De temps à autres, on croise quelques figures résistantes comme le philosophe Alain Badiou ou encore la chanteuse Patti Smith qui se promène comme un fantôme avec sa guitare sur ce bateau à la dérive. Apparaît alors une question, sur l'écran de cinéma : "Où vas-tu Europe ?".
La deuxième partie du film ramène une forme de récit. Une équipe de télévision essaie de filmer une étrange famille (les Martin) dont on comprend qu'elle se présente à une élection politique. On y croise, au passage, un lama dans une station service ou un enfant blondinet iconoclaste et étonnamment cultivé pour son âge. Il y est à nouveau question de politique. Quel programme définir aujourd'hui dans cette civilisation en déclin ? On finit par apprendre que Martin fut le nom d'une grande famille de résistants. Le discours politique du film se précise : dans cette Europe en déclin, voilà le temps de la résistance qui recommence.
La dernière partie du film nous ramène à l'évocation des hauts lieux de l'histoire de la civilisation méditerranéenne évoqués dans la première partie. Pour quoi faire ? Parce qu'il n'y a pas de résistance ou de solutions pour le futur sans retenir l'enseignement des grands évènements de l'Histoire ? Pour essayer de ressourcer l'Europe, en quelque sorte ? A moins que ce ne soit pour identifier les origines du mal ? Les choses sont ici à peine suggérées et chacun reste libre de son interprétation. Une certaine forme de nostalgie ou de désespoir semble accompagner cette évocation du passé. Pourtant, c'est le geste de résistance qui l'emporte avec cette phrase, à la fin du film, en pleines lettres sur l'écran : "Quand la loi n'est pas juste, la justice passe avant la loi".
Le moins qu'on puisse dire, donc, est qu'il s'agit ici d'un film au propos très ambitieux qui oscille entre considérations désespérées sur le supposé déclin de la civilisation et appel à la résistance. Qu'en est-il du résultat ? Pour commencer par le négatif (avant d'expliquer que ce film m'a tout de même vraiment plu), ce film m'a parfois agacé. Ces grandes citations déclamées avec solennité, toutes coupées de leur contexte, c'est souvent pénible. Les grands discours sur la dialectique, par exemple, ça sent le débat usé des années 1960 dans lesquelles Godard semble rester en partie prisonnier. La forme elle-même n'a finalement rien de si moderne. L'emploi des images et des citations détournées a cinquante ans de retard sur les films de Guy Debord. De même, le décalage entre la bande son et les images a lui soixante ans de retard sur le Traité de bave et d'éternité d'Isidore Isou. Force est de reconnaître, dans le genre, que le film de Godard n'a pas le percutant des films du même Debord, comme La Société du spectacle ou In Girum imus nocte et consumimur igni. Quand on connaît bien ces deux films, le film de Godard n'arrive pas bien à soutenir la comparaison... Ceci dit, le cinéma de Godard reste tout de même un geste rare dans le paysage actuel et il est bon de retrouver avec lui un peu d'audace et de radicalité dans le geste artistique. Le propos général du film ainsi que le montage d'images et de textes qu'il réalise est très intéressant et j'en garde, avec le recul, un souvenir assez fort. Au final, je dois avouer que ce film a donc plutôt emporté mon adhésion et que je le recommanderai bien volontiers (aux restrictions près évoquée au début de ce texte). Même s'il souffre de la comparaison avec les précédents évoqués ci-dessus, le geste reste brillant et le film passionnant. A voir,donc.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Exprimez-vous !