Vous connaissez peut-être déjà Thomas de Quincey à travers Les Confessions d'un mangeur d'opium anglais (1822) ou De l"assassinat considéré comme un des beaux-arts (1827). Dans ce premier texte (qui inspira à Baudelaire le bien moins intéressant Les Paradis artificiels), l'écrivain anglais (1785-1859) raconte comment il s'enfuit de l'école à la fin de son adolescence, comment il finit par échouer à Londres, ses années de mendicité, son amitié avec une jeune prostituée et sa consommation d'opium. Dans le second, il imagine une société secrète de gentlemen qui commenteraient et apprécieraient quelques crimes célèbres sous leur seul aspect esthétique et en dehors de toutes considérations morales (ce coup-ci, c'est Oscar Wilde qui lui piquera l'idée...). On tient là deux merveilles d'humour noir. Ce ne sont pas les seuls chefs d'oeuvre de Thomas de Quincey, cependant. Il y a aussi La Nonne militaire d'Espagne !
A l'origine de ce texte, il y a une histoire vraie, celle de Catalina de Erauso, une jeune nonne espagnole qui s'enfuit du couvent où elle avait été abandonnée bébé, décide de s'embarquer pour l'Amérique du sud travestie en garçon (ce à quoi personne ne verra du feu), s'enrôle dans l'armée, laisse un certain nombre de cadavres derrière elle (dont son frère, qu'elle tue par accident), fuit encore à travers les hauts plateaux des Andes avant de mourir dans la gloire et la renommée, moyennant toute une série d'aventures hautes en couleur entre temps. Bref, le genre de personnage qui avait tout pour plaire à de Quincey ! En 1847, il décide donc de reprendre et de ré-écrire à sa manière les mémoires de Catalina. Le tout donne un court récit à la fois picaresque et extravagant où l'auteur laisse libre cours à son humour so british où se mêlent provocations, traits d'esprit, humour noir et sens aiguisé du burlesque et du nonsense. Le genre de livres qui transpire l'intelligence, à ranger quelque part entre Don Quichotte, le Tristram Shandy de Laurence Sterne et Alfred Jarry... Comme le croisement rêvé entre un authentique et passionnant récit d'aventure, un chef d'oeuvre d'humour noir et un essai de théorie queer ! Bref, un vrai trésor caché de l'histoire de la littérature...
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1 septembre 2010
LITTERATURE (1) : Le Livre de Monelle (1894), de Marcel Schwob
Il est des écrivains dont on se demande aujourd'hui pourquoi ils ne sont pas plus connus. Le grand public les ignore et les programmes scolaires ne s'intéressent pas à eux. Alors les quelques connaisseurs se les échangent avec le plus grand mystère, comme on s'échange quelques précieux secrets. Marcel Schwob fait partie de ces auteurs injustement méconnus. Né en 1867 et mort en 1905, proche des poètes symbolistes qu'il fréquente à Paris, compagnon de lycée de Paul Claudel et de Léon Daudet, grand ami de Colette et admirateur fervent de Robert Louis Stevenson, il commence une oeuvre singulière et hétéroclite (après avoir successivement échoué à l'école normale supérieure et à l'agrégation, ce qui, vu sa trajectoire ultérieure, fut peut-être une bonne chose !). Tour à tour, il devient un spécialiste français de l'argot, spécialiste de Villon et de Rabelais, traducteur de Shakespeare, Richter, Thomas de Quincey, Oscar Wilde (avec qui il se lie d'amitié) et Stevenson (entre autres). Il publie aussi une série de petits ouvrages littéraires, à la croisée du conte romantique et du poème en prose.
Le Livre de Monelle, publié pour la première fois en 1894 et remanié en 1903, est l'un d'eux. C'est un véritable petit chef d'oeuvre, le genre de petit livre (à peine plus de 100 pages) que l'on parcourt les yeux écarquillés, en s'étonnant à chaque page de l'oeuvre étrange et fascinante que l'on est en train de lire. L'ouvrage est divisé en trois parties, toutes très différentes les unes des autres. La première, "Paroles de Monelle", est composée d'une suite d'aphorismes qui évoquent la philosophie du premier romantisme allemand (que Schwob connait bien, pour avoir notamment traduit Richter) ou encore celle de Nietzsche qui commence à être connue dans les cercles artistiques et intellectuels parisiens. Ils célèbrent, tour à tour, la destruction et le renouvellement des formes : "détruis, car toute création vient de la destruction", prônent une philosophie de l'instant : "épuise à chaque moment la totalité positive et négative des choses" et valorisent l'oubli et la légèreté fugace de toutes choses. La partie s'achève ainsi :
"Ayant ainsi parlé dans la plaine, Monelle se tut et devint triste; car elle devait rentrer dans la nuit. Et elle me dit de loin : Oublie moi et je te serai rendue.
Et je regardais par la plaine et je vis se lever les soeurs de Monelle."
La deuxième partie, "Les Soeurs de Monelle", est une suite de petits contes merveilleux dans la lignée des contes romantiques ou symbolistes (pour se référer aux contemporains de Schwob). Chaque conte renvoie, par son titre, à un trait de caractère ou de comportement et l'illustre. Ainsi se suivent "l'égoïste", "la voluptueuse", "la perverse", "la déçue", "la sauvage", "la fidèle", "la prédestinée", "la rêveuse", "l'exaucée", "l'insensible" et "la sacrifiée". C'est sans doute la plus belle partie du livre. Loin du discours de moraliste que pourraient suggérer ces titres, chacun de ces petits textes nous plongent dans un univers où le rêve et le réel s'intriquent, où le fantastique et l'allégorique prennent le pas sur le réalisme et où le merveilleux surgit, comme par enchantement, de chaque phrase. Superbement écrits (dans un style proche de poètes comme Maurice Maeterlinck, par exemple), chacun de ces petits contes est semblable à un petit poème en prose symboliste. A chaque fois, on repose le livre sur nos genoux avec un regard songeur et fasciné, bercé par le mystère de ces figures poétiques. Ces textes ne manquent pas d'humour, parfois, ou d'un semblant de cruauté. Ils évoquent l'idéalisme de leurs personnages, leur attachement poétique au monde, ainsi que la déception et la cruauté des situations qui peuvent en découler. Dans tous les cas, ils semblent venir de nulle part... L'univers des contes et la splendide imagination de ces jeunes filles s'affrontent à la réalité prosaïque du monde (à moins que ce ne soit l'inverse), ainsi de "la déçue" revenant d'un long voyage en barque :
Dans chacun de ces petits contes, Schwob semble à la fois fasciné par l'univers imaginaire qu'il met en scène à la manière des meilleurs poètes symbolistes et, en même temps, marquer une forme de distance critique vis-à-vis de ces jeunes filles repliées sur elles-mêmes et prisonnières des fantaisies de leur esprit. Le lecteur, lui, se laisse emporter par le merveilleux de telles descriptions où tous les objets, autour de nous, semblent s'animer :"Mais Bargette ne devint pas gaie avec l'été. Assise entre les auges de fleurs, tandis que l'Indien ou Mahot menaient la gaffe, elle pensait qu'on l'avait trompée. Car bien que le soleil jetât ses ronds joyeux sur le plancher par de petites vitres rissolées, malgré les martins-pêcheurs qui croisaient sur l'eau, et les hirondelles qui secouaient leur bec mouillé, elle n'avait pas vu les oiseaux qui vivent sur les fleurs, ni le raisin qui montait aux arbres, ni les grosses noix pleines de lait, ni les grenouilles pareilles à des chiens".
"Cice replia ses jambes dans son petit lit et tendit l'oreille contre le mur. La fenêtre était pâle. Le mur vibrait et semblait dormir avec une respiration étouffée. Le petit jupon blanc s'était gonflé sur la chaise, d'où deux bas pendaient ainsi que des jambes noires molles et vides. Une robe marquait mystérieusement le mur comme si elle avait voulu grimper jusqu'au plafond. Les planches du parquet criaient faiblement dans la nuit. Le pot à eau était pareil à un crapaud blanc, accroupi dans la cuvette et humant l'ombre."
Dans la troisième et dernière partie, juste intitulée "Monelle", on retrouve cette jeune femme à la tête d'une étrange compagnie d'enfants. Elle professe l'amour du jeu et le dégoût du travail : "nous ne travaillons plus, nous jouons". Seulement, un monde noir l'entoure et elle vend aux enfants qu'elle rencontre de petites lampes "qui éclairent à peine la pluie obscure" et qui souvent s'éteignent. Ils ne leurs restent plus alors que la patrie des contes et des songes comme refuge, où le mensonge est préféré à la vérité. Face à une telle assemblée, le mouvement du narrateur est, là encore, ambigu. D'abord fasciné, il cherche à suivre Monelle dans son royaume blanc : "toute la nuit, je vécus dans un univers de songes et de mensonges et j'essayai d'apprendre l'ignorance et l'illusion et l'étonnement de l'enfant nouveau-né". Seulement, dès que l'enchantement cesse, il voit tous ces enfants se perdre à nouveau dans la nuit. Ainsi, le narrateur se détourne finalement de Monelle : "Alors Louvette se souvint, et elle préféra aimer et souffrir, et elle vint près de moi avec sa robe blanche, et nous nous enfuîmes tous deux à travers la campagne".
Quelle importance faut-il accorder à ce geste final ? Faut-il y voir une prise de distance de l'auteur vis-à-vis de l'univers mensonger des contes et de ce "royaume blanc de l'enfance" ? Quand tout l'ouvrage de Schwob porte à son plus haut degré de réalisation le conte symboliste et inspire une telle fascination pour "cette étrange, pitoyable et bienfaisante Monelle, qui parle, après la mort, sur le seuil de ce livre avant que ses sœurs y viennent vivre" (Maurice Maeterlinck) une telle conclusion serait bien douteuse. Toute la réussite de ce livre tient précisément à la confrontation incessante des mondes intérieurs et extérieurs qui, selon l'auteur lui-même, est le coeur de son projet romanesque. A moins encore que tout cet étrange et fascinant Livre de Monelle ne tienne à une histoire de deuil, celle de la petite Louise, jeune ouvrière prostituée à l'esprit enfantin (dit-on...) morte en 1893 et pour laquelle Schwob éprouvait une grande affection - ceci éclairant la dimension macabre des dernières pages de cette oeuvre, le narrateur laissant alors cette jeune femme dans son royaume blanc pour rejoindre à nouveau le monde des vivants. Les interprétations sont multiples, ici, et cela n'a rien d'étonnant au sujet d'un ouvrage aussi étrange et complexe, chef d'oeuvre de la prose symboliste. Ce livre à peine refermé, nous les voyons encore ces soeurs de Monelle, petites filles perverses ou innocentes, danser dans l'univers des contes et des légendes qui est le leur. Comment oublier alors cette figure si fascinante de Monelle, petite flamme chancelante et fantasque au milieu de ce monde triste et sans mystère qui nous entoure :
"Je ne sais pas où Monelle me prit par la main. Mais je pense que ce fut dans une soirée d'automne, quand la pluie est déjà froide.
- Viens jouer avec nous, dit-elle.
Monelle portait dans son tablier des vieilles poupées et des volants dont les plumes étaient fripées et les galons ternis. Sa figure était pâle et ses yeux riaient.
- Viens jouer, dit-elle. Nous ne travaillons plus, nous jouons.
Il y avait du vent et de la boue. Les pavés luisaient. Tout le long des auvents de boutique l'eau tombait, goutte à goutte. Des filles frissonnaient sur le seuil des épiceries. Les chandelles allumées semblaient rouges. Mais Monelle tira de sa poche un dé de plomb, un petit sabre d'étain, une balle de caoutchouc."
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4 mai 2010
La Chanson de la semaine (2): Venus in furs (The Velvet Underground)
Pour cette seconde édition de "la chanson de la semaine", un nouveau classique (encore plus classique que "some velvet morning")... Pour commencer ce blog, il faut bien afficher ses références (promis, la prochaine fois, je vous parlerai de groupes moins connus). Et quelle référence cette fois-ci ! Allez, n'hésitons pas : un des meilleurs morceaux de toute l'histoire du rock. L'un des plus influents aussi : on dit que le Velvet Underground n'a pas connu un grand succès, à son époque, mais que tous ceux qui ont écouté ce disque à ce moment-là ont formé un groupe. Pourtant, contrairement à "some velvet morning", on dénombre très peu de reprises du morceau et aucune marquante (à ma connaissance). Trop intimidant, sans doute. Comment serait-il possible de dépasser l'original ? L'arrangement est parfait avec cette rythmique hypnotique, ce son de guitare si particulier et ce violon déchiré, sans parler du chant de Lou Reed. Un must, je vous dis ! Difficile de se renouveler sur le sujet, du coup. Je tente l'affaire en abordant cette chanson sous son angle le moins connu : le roman dont elle s'inspire et auquel elle renvoie directement : La Vénus à la fourrure de Leopold von Sacher-Masoch.
On dit souvent que la plus belle chose qui puisse arriver à un écrivain est de voir son nom transformé en adjectif... Les exemples sont rares. Les plus célèbres sont Corneille ("un choix cornélien") ou bien Sade qui a donné le "sadisme". Mais il y a encore mieux, selon moi : qu'un de ses romans devienne une chanson de rock, surtout s'il est question d'un groupe du calibre du Velvet Underground ! C'est ce double destin qu'a connu l'écrivain de langue allemande Leopold von Sacher-Masoch : non seulement son nom a donné le "masochisme" mais son roman La Vénus à la fourrure a inspiré cette célèbre chanson du Velvet underground. Pourtant, si cet écrivain connut, de son vivant, un certain succès, la plupart des gens ignorent aujourd'hui son nom et ne savent ni que le mot "masochisme" vient de lui ni que la chanson du Velvet Undeground vient d'un de ses romans.
Sacher-Masoch est né en 1835, à Lemberg, en Galicie. Professeur d'histoire, ses premiers romans sont historiques. Cependant, on a surtout retenu de ses oeuvres les pratiques amoureuses et sexuelles qui y sont décrites : ses personnages mettent en place avec leur maîtresse un rituel amoureux hyper-codifié (généralement entériné par un contrat) dans lequel l'homme est dominé par une femme opulente en fourrure et armée d'un fouet. C'est à partir de l'étude de ces rituels que Krafft-Ebing se sert de son nom pour désigner une perversion, en 1886. Le tout a lieu du vivant de l'auteur qui apprécie peu cet "hommage". Son oeuvre est trop ambitieuse pour qu'il se voit ainsi identifié à une simple pratique sexuelle. La plupart de ses romans sont rassemblés dans un grand cycle (inachevé) intitulé "Le Legs de Caïn" qui devait traiter de six thèmes : l'amour, la propriété, l'argent, l'Etat, la guerre et la mort. La Vénus à la fourrure relève de ce premier thème. Le roman est publié en 1870. Dans ce texte, un jeune homme (Severin) raconte (dans une sorte de roman dans le roman intitulé "Confessions d'un suprasensuel") comment il se soumit volontairement à une femme nommée Wanda, à travers une série de rituels hyper-codifiés. Peu à peu, l'aventure tourne mal, notamment avec l'introduction d'un nouveau personnage (appelé "le Grec", comparé à Apollon... oui, toujours les références à la mythologie antique) et la trahison de Wanda. Le récit se termine sur une note amère et la désillusion de Severin. Trois ans après cette trahison, Wanda écrit à ce dernier et espère que celui-ci s'est enfin délivré de l'image idéalisée qu'il se faisait d'elle (et de La Femme, en général). La leçon finale qu'en tire Severin est à double tranchant : d'un côté, il espère une future égalité en droits et en faits de l'homme et de la femme (mais aussi, plus largement des hommes entre eux) qui seule rendrait possible une relation amoureuse heureuse, délivrée de toutes questions de pouvoir entre les amants ; de l'autre, il conclut cyniquement que, "pour le moment, nous n'avons qu'une alternative : être le marteau ou l'enclume"... Ce faisant, il glissait de la question de l'Amour à celle de la Politique. Gilles Deleuze, en 1967 (soit la même année que l'album du Velvet Underground), s'est longuement intéressé à ce texte dans cette perspective (lui qui en a popularisé la traduction française, jointe à son ouvrage Présentation de Sacher-Masoch). Inutile de revenir là-dessus, les curieux pourront s'y référer. Quoi que l'on puisse penser, par ailleurs, de ce type de relations amoureuses, un tel auteur méritait assurément qu'on s'y intéresse. C'est chose faite.
Une question demeure, cependant : qu'est-ce qui a pu à ce point fasciner Lou Reed pour qu'il fasse de ce roman une chanson ? Le texte de "Venus in furs" (écrit par Lou Reed, dès 1965) évoque à son tour cette vénus habillée d'une fourrure, avec des bottes de cuir et son fouet, ainsi que le personnage de Severin (les paroles, ici). Il reprend la conclusion amère du roman : les coups de fouet de Wanda censés "guérir" Severin de son idéalisme. Le refrain insiste sur cette désillusion et se termine sur cette image : " different colors made of tears". Une seule chose est sûre : en 1967, alors que sort le fameux album à la banane (dont la pochette est dessinée par Andy Warhol), nous sommes très loin de la vague hippie de l'époque. Le groupe aurait voulu se démarquer de ses contemporains et des groupes de rock californien qu'il n'aurait pas pu mieux s'y prendre. Alors que les hippies célébrent l'amour et le pacifisme, Lou Reed et ses accolytes se réfèrent à un roman qui explique, plus ou moins, que l'amour est déjà le terrain d'une sorte de guerre. Chacun, selon ses convictions, choisira son camp entre ces deux discours a priori antagonistes. A moins qu'on refuse de choisir entre les deux et que l'on corrige le cynisme des uns par l'idéalisme des autres, et réciproquement... A moins aussi, après tout, que nous n'ayons là affaire qu'à deux variétés différentes de romantisme, l'un qui ne serait que positivité et l'autre qui incarnerait ce qu'on peut appeler un romantisme noir ? A débattre. Quoi qu'il en soit et pour revenir à la musique, le Velvet Underground, avec cette chanson et d'autres (Heroin, I'm waiting for the man, etc.), allait incarner, pour les décennies à venir, une image transgressive et sombre du rock. Les surfeurs californiens allaient céder la place à une horde de noctambules à la peau pâle, vêtus de vestes en cuir et à l'ironie féroce. Qui s'amusera à énumérer tous les groupes géniaux qui se sont inscrits dans cette lignée depuis ?
On dit souvent que la plus belle chose qui puisse arriver à un écrivain est de voir son nom transformé en adjectif... Les exemples sont rares. Les plus célèbres sont Corneille ("un choix cornélien") ou bien Sade qui a donné le "sadisme". Mais il y a encore mieux, selon moi : qu'un de ses romans devienne une chanson de rock, surtout s'il est question d'un groupe du calibre du Velvet Underground ! C'est ce double destin qu'a connu l'écrivain de langue allemande Leopold von Sacher-Masoch : non seulement son nom a donné le "masochisme" mais son roman La Vénus à la fourrure a inspiré cette célèbre chanson du Velvet underground. Pourtant, si cet écrivain connut, de son vivant, un certain succès, la plupart des gens ignorent aujourd'hui son nom et ne savent ni que le mot "masochisme" vient de lui ni que la chanson du Velvet Undeground vient d'un de ses romans.
Sacher-Masoch est né en 1835, à Lemberg, en Galicie. Professeur d'histoire, ses premiers romans sont historiques. Cependant, on a surtout retenu de ses oeuvres les pratiques amoureuses et sexuelles qui y sont décrites : ses personnages mettent en place avec leur maîtresse un rituel amoureux hyper-codifié (généralement entériné par un contrat) dans lequel l'homme est dominé par une femme opulente en fourrure et armée d'un fouet. C'est à partir de l'étude de ces rituels que Krafft-Ebing se sert de son nom pour désigner une perversion, en 1886. Le tout a lieu du vivant de l'auteur qui apprécie peu cet "hommage". Son oeuvre est trop ambitieuse pour qu'il se voit ainsi identifié à une simple pratique sexuelle. La plupart de ses romans sont rassemblés dans un grand cycle (inachevé) intitulé "Le Legs de Caïn" qui devait traiter de six thèmes : l'amour, la propriété, l'argent, l'Etat, la guerre et la mort. La Vénus à la fourrure relève de ce premier thème. Le roman est publié en 1870. Dans ce texte, un jeune homme (Severin) raconte (dans une sorte de roman dans le roman intitulé "Confessions d'un suprasensuel") comment il se soumit volontairement à une femme nommée Wanda, à travers une série de rituels hyper-codifiés. Peu à peu, l'aventure tourne mal, notamment avec l'introduction d'un nouveau personnage (appelé "le Grec", comparé à Apollon... oui, toujours les références à la mythologie antique) et la trahison de Wanda. Le récit se termine sur une note amère et la désillusion de Severin. Trois ans après cette trahison, Wanda écrit à ce dernier et espère que celui-ci s'est enfin délivré de l'image idéalisée qu'il se faisait d'elle (et de La Femme, en général). La leçon finale qu'en tire Severin est à double tranchant : d'un côté, il espère une future égalité en droits et en faits de l'homme et de la femme (mais aussi, plus largement des hommes entre eux) qui seule rendrait possible une relation amoureuse heureuse, délivrée de toutes questions de pouvoir entre les amants ; de l'autre, il conclut cyniquement que, "pour le moment, nous n'avons qu'une alternative : être le marteau ou l'enclume"... Ce faisant, il glissait de la question de l'Amour à celle de la Politique. Gilles Deleuze, en 1967 (soit la même année que l'album du Velvet Underground), s'est longuement intéressé à ce texte dans cette perspective (lui qui en a popularisé la traduction française, jointe à son ouvrage Présentation de Sacher-Masoch). Inutile de revenir là-dessus, les curieux pourront s'y référer. Quoi que l'on puisse penser, par ailleurs, de ce type de relations amoureuses, un tel auteur méritait assurément qu'on s'y intéresse. C'est chose faite.
Une question demeure, cependant : qu'est-ce qui a pu à ce point fasciner Lou Reed pour qu'il fasse de ce roman une chanson ? Le texte de "Venus in furs" (écrit par Lou Reed, dès 1965) évoque à son tour cette vénus habillée d'une fourrure, avec des bottes de cuir et son fouet, ainsi que le personnage de Severin (les paroles, ici). Il reprend la conclusion amère du roman : les coups de fouet de Wanda censés "guérir" Severin de son idéalisme. Le refrain insiste sur cette désillusion et se termine sur cette image : " different colors made of tears". Une seule chose est sûre : en 1967, alors que sort le fameux album à la banane (dont la pochette est dessinée par Andy Warhol), nous sommes très loin de la vague hippie de l'époque. Le groupe aurait voulu se démarquer de ses contemporains et des groupes de rock californien qu'il n'aurait pas pu mieux s'y prendre. Alors que les hippies célébrent l'amour et le pacifisme, Lou Reed et ses accolytes se réfèrent à un roman qui explique, plus ou moins, que l'amour est déjà le terrain d'une sorte de guerre. Chacun, selon ses convictions, choisira son camp entre ces deux discours a priori antagonistes. A moins qu'on refuse de choisir entre les deux et que l'on corrige le cynisme des uns par l'idéalisme des autres, et réciproquement... A moins aussi, après tout, que nous n'ayons là affaire qu'à deux variétés différentes de romantisme, l'un qui ne serait que positivité et l'autre qui incarnerait ce qu'on peut appeler un romantisme noir ? A débattre. Quoi qu'il en soit et pour revenir à la musique, le Velvet Underground, avec cette chanson et d'autres (Heroin, I'm waiting for the man, etc.), allait incarner, pour les décennies à venir, une image transgressive et sombre du rock. Les surfeurs californiens allaient céder la place à une horde de noctambules à la peau pâle, vêtus de vestes en cuir et à l'ironie féroce. Qui s'amusera à énumérer tous les groupes géniaux qui se sont inscrits dans cette lignée depuis ?
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